Place aux événements voyous (2006) – Jean Baudrillard

Par BAUDRILLARD Jean Jean Baudrillard écrivain. Dernier ouvrage paru : les Exilés du dialogue, avec Enrique Valiente Noailles, éd. Galilée (2005).

Rendons grâce à M. de Villepin de se sacrifier sur l’autel du pouvoir, non seulement par ambition personnelle mais pour faire la preuve qu’il y a encore du pouvoir, et en sauver l’idée, dans une scène politique en pleine décomposition. Et, dans son cas, cela est d’autant plus pathétique qu’il le fait au nom du libéralisme mondial, celui-là même qui, justement, met fin un peu partout à l’exercice du pouvoir proprement politique. En face, et c’est toute l’ironie de la situation, les jeunes et les étudiants se battent eux aussi pour sauver une vieille idée, celle de la révolte, et laisser croire qu’il y a encore, au fond de cette société stagnante et croupissante, dont les seuls idéaux sont devenus ceux du confort, de la performance et de la sécurité, une force vive et irréductible, de refus et de subversion. Mais le plus drôle et le plus pathétique là aussi, c’est qu’ils le font en revendiquant exactement les modèles de vie et de société, de programmation économique de travail et d’existence qui sont à l’origine de l’ennui et du désenchantement de cette même société.

Donc, à ce niveau d’interprétation, le bilan est plutôt consternant : on a affaire à un événement farce, où l’un se joue le mélodrame du pouvoir et les autres, celui de la révolte, sans que personne fasse véritablement figure d’acteurs historiques. On aurait affaire à cette «farce schizophrénique» dont parle Ceronetti, trompe-l’oeil destiné à masquer la fin de tout pouvoir ­ aussi bien à ceux qui croient l’exercer qu’à ceux qui croient le subir ­ en même temps que la fin de tout contre-pouvoir. Duo théâtral et sans conviction. C’est peut-être tout simplement que, s’il y avait un sujet de l’histoire, il n’y a plus de sujet de la fin de l’histoire…

Cela, c’est l’interprétation au premier niveau, mais une tout autre interprétation est possible, si on prend l’événement de profil, et non de face, c’est-à-dire si on sort radicalement l’événement de toutes ses motivations prétendues, qui en font une équation à somme nulle. Si on le repense dans la succession d’événements du même type ­ ou plutôt atypiques ­ ceux-là qu’on s’efforce de faire passer pour des symptômes d’une crise politique et sociale. Le «21 avril», le «non au référendum», les émeutes de novembre, les convulsions du CPE : autant d’événements complices, plus ou moins aveugles, d’événements imprévisibles, récalcitrants, que j’appellerai «événements voyous». A l’image des «Etats voyous», qui se soustraient à l’ordre mondial et à son emprise hégémonique, ces événements font irruption sur une scène politique complètement désinvestie et disqualifiée. Ils n’en changent pas les données, car cette scène ne mérite même pas d’être changée. (C’est sans doute pourquoi les étudiants, à la différence de ceux de 68, n’ont jamais pu, ou jamais voulu, faire monter les enjeux politiques car, au fond, il n’y a même plus assez de pouvoir en face pour qu’on veuille le renverser.)

Ces convulsions ne s’inscrivent pas dans la continuité des événements historiques. Mais ils traduisent, au-delà du politique, une réaction, une abréaction bien plus profonde, à un ordre du monde devenu insupportable. A ce stade, peu importent finalement les acteurs. Que ce soient ceux qui ont voté Le Pen le 21 avril, la masse «réactionnaire» qui a voté non au référendum, les barbares des banlieues ou les étudiants du CPE, et peu importe également les motivations avancées, la plupart du temps irréelles et dérisoires, ce qui importe, c’est que de tels événements voyous (rogue events) mettent fin pour un temps à la succession des événements farce, des événements fantômes (fake events, ghost events) ­ élections, corruption, révolution numérique, etc. ­ qui remplissent notre actualité au fil des jours et des années.

D’ailleurs, ce concept d’événement voyou peut s’élargir bien au-delà de la scène politique. La grippe aviaire, la vache folle, les séismes et les catastrophes naturelles en font partie à leur manière. On a bien rangé le tsunami dans l’axe du Mal ! (et dans la grippe aviaire, ce sont les canards sauvages qui portent le virus de la terreur). Bien sûr, c’est l’événement majeur du 11 septembre qui a inauguré cette nouvelle séquence d’événements parallèles, incontrôlables et qui ouvre sur ce que sera désormais le grand antagonisme mondial, qui n’est plus seulement politique, économique ou social, mais symbolique avant tout, entre une puissance qui vise à une mainmise totale sur la réalité, et une contre-puissance obscure, celle du monde qui résiste aveuglément à sa propre mondialisation. Et cela ne se joue pas en termes de rapports de force : le duel est asymétrique.

Là, le système, qui n’a sans doute plus rien à craindre de la révolution, ferait bien de se méfier de ce qui se développe ainsi dans le vide. Car plus s’intensifie la violence intégriste du système, plus il y aura de singularités qui se dresseront contre elle, plus il y aura d’événements voyous. Nos petits événements hexagonaux peuvent paraître insignifiants à notre échelle (et d’un certain point de vue, ils le sont), mais, pris à un autre niveau, ils ressuscitent l’essentiel ­ l’insurrection mentale contre le pire.

Le pouvoir, lui ou ce qu’il en reste, n’a plus qu’une fonction sécuritaire, préventive et policière : annuler, liquider, effacer les traces de ces événements hors norme. Quant à en effacer les causes, c’est impossible ­ il faudrait changer toutes les données ; or le pouvoir tel qu’il est ne vit que de cette situation pourrie. Désamorcer de telles situations, sauver les apparences (exactement ce qui se fait actuellement en France). Mais on sait que toutes ces procédures de récupération n’ont jamais fait que fomenter d’autres événements plus graves encore. Derrière les défis idéologiques des uns aux autres, derrière la confusion de la scène médiatique, il faut saisir quelle situation mondiale est en jeu : celle de l’affrontement entre une puissance hégémonique, maîtresse des rapports de force, et une résistance irréductible qui peut surgir de partout.

A ce niveau-là, les jeux ne sont pas faits, et le suspense est total.

( cf. http://www.liberation.fr/tribune/010145258-place-aux-evenements-voyous)

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