Le lieu de l’autre – Valérie Marange

JOURNÉES DE CHIMÈRES Folies

« Vous n’avez pas idée combien, avec tous ces petits détails,
on devient immense,
c’est incroyable comme on grandit. »
Gombrovicz

Nous tenons aujourd’hui la deuxième rencontre publique dans le cadre des Chantiers Folies, ouverts en mars dernier entre Chimères et les Laboratoires d’Aubervilliers, lieu de création qui a pour singularité intéressante d’ouvrir des chantiers entre des gens qu’on appelle des artistes et des gens tout court, supposés non créateurs, et de parier que de cette rencontre peut sortir un devenir-créateur de tous.

Entre Chimères et les Labos s’est donc ouvert cet espace qui permet une hybridation entre travail de terrain, travail artistique et travail de pensée, cherchant à intervenir dans la société avec un paradigme esthétique consistant. Esthétique de l’altérité nous dit Pal Pelbart, d’une altérité qui n’est pas seulement marquée du sceau de la finitude, mais est aussi porteuse de virtuel.

Pour expliciter cette démarche, je veux d’abord rappeler que la rencontre avec les Labos, et avec son fondateur François Verret, est partie des précédentes journées de Chimères en 1999, consacrées aux « enjeux du sensible », à des formes d’expressions que nous avions tendance à nommer par défaut comme « non discursives » ou « non représentatives », et qui tracent une ligne d’intensité entre l’art et la folie, qui est aussi une ligne de résistance. br « Résister, c’est créer » disait Deleuze, et « créer c’est faire bégayer et délirer la langue ».

L’intérêt de certains psys pour les langues non représentatives des autistes ou des schizophrènes, l’intérêt de certains artistes pour ces expressions, rendaient nécessaire une rencontre dont nous assumions ensemble la portée politique : celle de l’ouverture à une communication immanente, la « communauté inavouable » dont parlait Blanchot, celle aussi des micro-politiques ou de l’écosophie guattarienne.

C’est donc de là, et plus particulièrement du travail de la chorégraphe Mathilde Monnier avec une jeune autiste, faisant écho au travail de Tanaka Min à la clinique de La Borde, qu’est sorti le chantier « Folies aux Laboratoires ». Le 24 juin 2000, nous avons organisé conjointement une rencontre publique à Aubervilliers, associant des habitants et intervenants de la ville et des réalisateurs de FR3 du magazine « Aléas » dont Gérard Follin et Lise Desramond qui travaillent avec un grand talent sur ce que nous avions choisi d’appeler la « folie ordinaire », celle qui surprend tout un chacun dans sa famille, dans ses parcours, dans ses rapports avec l’administration…

Ce regard croisait celui d’un autre réalisateur, Abraham Segal, sur l’expérience d’un collectif de patients nommé « Trames », très actif dans les années 1980, et auquel ont participé plusieurs membres de cette assemblée.

Il croisait aussi des questions cuisantes dans le social aujourd’hui :
- celle d’un handicap psycho-social qui définit pour les institutions médico-sociales l’inemployabilité aujourd’hui…
la question donc de la proximité entre chômage et stigmatisation psychiatrique ou morale, à la fois très ancienne (le grand renfermement du XVIIe siècle visait dans le même mouvement les fous et les vagabonds, les délinquants, les prostituées…)
et très actuelle avec des dispositifs tels que le Pare ou les dispositifs dits d’insertion ;
- celle de la frontière entre ceux qu’on va qualifier d’artistes, non sans une certaine méfiance sans doute (mais tout de même producteurs d’une plus-value symbolique convertible en monnaie voire en patrimoine), et ceux qui parmi eux seront renvoyés aux stigmates précédents : le vagabondage, l’indiscipline, voire le délire…

Dans ces confrontations résonnait la question de Foucault :
pourquoi nous reconnaissons-nous dans les œuvres de Van Gogh ou d’Artaud, et pourquoi pas dans leurs vies, ni dans les vies de ces anonymes clients des institutions psychiatriques ou médico-sociales, de ces « hommes infâmes » aurait encore dit Foucault.

Et des problématiques plus deleuzo-guattariennes : pouvons-nous accepter de définir la folie comme souffrance, incapacité, absence d’œuvre, ou ne devons-nous pas au contraire constater que dans le « dérèglement de tous les sens » dont nous parlait Rimbaud, gît la véritable source des productions de subjectivité, de la création qui se fait toujours par dissidence, écart, face aux formes normales du sujet ?

Si nous acceptions cette seconde hypothèse, alors il nous faudrait admettre aussi que parmi ceux que l’on dit improductifs aujourd’hui, s’expriment non seulement une réticence face aux fausses productivités, à la normopathie néo-libérale, mais encore une recherche de nouvelles formes de socialités, celles du don et de l’échange gratuit qu’évoquait hier Jean-Claude Polack (1), de nouveaux arts de vie sinon de nouvelles formes esthétiques.

Aujourd’hui, nous entendons faire rebondir cette question, autour des pratiques développées par ou avec des usagers de la psychiatrie. Et si ceux-ci, bien loin d’être les « patients » passifs qu’on nous dit, incapables psycho-sociaux toujours en demande de prise en charge, étaient aussi porteurs de savoirs, d’arts de vivre, de production voire de politique ?

Après tout, les luttes autour du sida ne nous ont-elles pas appris que même des toxicomanes, réputés dépendants et irresponsables, pouvaient être les acteurs de leur propre santé ?

Poser cette question est soulever bien des lièvres, et nous sommes conscients que la comparaison avec des acteurs tels qu’Act up, par exemple, est fragile : derrière les différents collectifs et associations de psychiatrisés, se cachent des réalités bien différentes, et souvent très dépendantes des institutions médicales. Et la stigmatisation est ici si forte, malgré le caractère anthropologique de la folie dont nous parla Pascal, que tenir en tant que fou un discours politique comme certains le tiennent aujourd’hui en tant que séropositifs semble presqu’inconcevable.

C’est pourquoi, d’ailleurs, j’adhère plus facilement à une définition collective telle que la pose actuellement le collectif des Impatients : celle de personnes concernées à divers degrés par cette question. Ainsi peut-être pourrait se contourner la division entre eux et nous, les catégorisations du marché de l’art ou du travail et de ses exclus.

Toujours est-il que relativement à l’art, ce nouveau temps de notre réflexion dans le chantier « Folies » pourrait se poser en termes de rapport entre les producteurs de culture, les producteurs de l’ordre du discours (même l’art peut ici participer de ce discours) et de ses usagers, qui soulève la question des usages minoritaires de la culture dominante. Usages minoritaires qui sont au fond la chose la mieux partagée du monde, et sont sans doute la réalité sous-jacente à ce qu’on appelle la « majorité silencieuse ».

Dans cet espace, je crois qu’il faut introduire une notion, qui est celle des arts de faire dont nous parlait Michel de Certeau, au sujet notamment des pratiques des usagers, des consommateurs, qui constituent nous disait-il une seconde production.
Ces tours, ces ruses muettes, imperceptibles à beaucoup, sont peut-être au cœur de ce que nous essayons ici de définir comme « mineur ». Ces tactiques du quotidien, ces arts de survivre, d’enchanter le quotidien, débouchent bien, nous disait De Certeau, sur une « politisation des pratiques quotidiennes  ».

Ici, le travail comme l’art comme la politique devraient sans doute se redéfinir sur un mode mineur, qui leur éviterait sans doute l’usure liée à la quête de reconnaissance, de pouvoir, à toutes ces stratifications qui nous éloignent de nos puissances singulières.

Ici, peut-être que les coopératives de femmes du Chiapas et les entreprises intermédiaires montées par des personnes psychiatrisées pourraient initier collectivement un discours politique ou un propos artistique, ou une communication télévisuelle qui ne nous donne pas envie de nous boucher les oreilles et les yeux.

Ici pourrait peut-être se dépasser le fossé entre les « experts » et les « élites » d’une part, et la poïétique, l’inventivité immanente aux sociétés de l’autre.

Place donc, à ces inventions microscopiques qui pourraient être notre meilleure chance face à des sociétés de contrôle, à une micro-physique du pouvoir toujours plus envahissante, dans le domaine notamment de la santé mentale.

Place aux tactiques du quotidien, tactiques qui, nous dit De Certeau, sont toujours « sans lieu propre », mais toujours « empruntent le lieu de l’autre », des autres concrets.

Valérie Marange – source : http://www.revue-chimeres.orgTéléchargez le pdf -

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