Zoo story par Natalie LEVISALLES de Libération : Entretien avec Olivier Razac

« L’écran et le zoo. Spectacle et domestication, des expositions coloniales à Loft Story »

Essais Zoo story

Télé-réalité et zoo partent du même postulat : chacun doit jouer le rôle de son stéréotype. Plus vrai que nature. Entretien avec Olivier Razac.

Au zoo, le tigre captif déchire un bloc de viande, dort et parfois copule sous les yeux des visiteurs. A la télévision, des jeunes gens enfermés volontaires réchauffent des pizzas, se chamaillent, dorment et parfois copulent sous l’oeil toujours ouvert de la caméra. Peut-on pour autant dire que « ceux qui exposent leurs corps, leurs comportements (…) seraient comme des bêtes en cage » ? A côté de la plaque, répond Olivier Razac (1).

Dans l’Ecran et le zoo, ce jeune philosophe de 29 ans rappelle la liste des griefs : Loft Story et la télé-réalité en général seraient insupportables parce qu’elles évoquent les camps nazis, traitent les hommes comme des animaux et sont un comble d’exhibitionnisme pervers, de vulgarité et de médiocrité. Médiocre ? Ça pourrait se dire d’innombrables films. On y traite les hommes comme des animaux ? Des animaux où ? A la ferme, à l’abattoir ? Aucun de ces critères n’est spécifique, juge Razac. En rester là serait « produire une critique moraliste et rétrograde à la légitimité et à l’efficacité inexistantes ».

Soit.
Mais comment comprendre alors le mélange de fascination et de malaise que suscitent ces émissions ? Avec beaucoup de brio et pas mal d’ironie, Razac s’y emploie en montrant que « le rapport entre la télé-réalité et le zoo est bien plus essentiel » qu’on pourrait superficiellement le croire : « ces deux entités sont de même nature ». Le problème, affirme-t-il, n’est pas qu’on traite les hommes comme des animaux, mais que « les hommes et les animaux subissent le même traitement dans ce type de dispositif spectaculaire. (…) Il s’agit de façonner les hommes aussi bien que les animaux exposés à l’image de ce qu’ils sont censés être ». Un processus visible de la même manière dans les zoos humains qui, de la fin du XIXe aux années trente, ont exposé dans toute l’Europe des sauvages (Cinghalais, Nubiens, Canaques) ramenés du fin fond des empires coloniaux (voir Libération du 26/03/02).

La télé-réalité, remarque Razac, ne se limite pas à Loft Story ni aux talk-shows et autres forums de confession. Il faut y inclure toute émission qui met en scène des « anonymes », y compris les reportages sur les catastrophes naturelles et les commissariats de police. A chaque fois, le même dispositif. Comme le vétérinaire ou le chercheur du zoo, un expert des plateaux (psychologue, sociologue…) est là pour interpréter et légitimer l’exhibition : le zoo sauve des espèces menacées, la télé-réalité donne la parole à des gens ordinaires.

Mais l’essentiel est sans doute dans ce que Razac définit comme une « typologie des anonymes », « dressés par une mise en scène qui les contraint » mais « malgré tout volontaires », et qui sont là par « désir de produire une image valorisée de soi ». Dans tous les cas, ils sont ramenés à des « types » – délinquant, allumeuse, victime de catastrophe naturelle – tout comme le tigre du zoo « doit ressembler à l’animal sauvage qu’on s’imagine ».

Comme au zoo, la typologie télé-réelle donne à la mise en scène « sa signification et sa légitimité ». Et, comme au zoo, la « production de caractères ou d’êthos à la fois factices et authentiques suscite donc un plaisir particulier, dont les trois dimensions sont la curiosité pour le spontané, l’excitation pour l’intime et le soulagement de la classification ».

D’où vient l’idée de cet essai ?

Je voulais voir si on pouvait élargir à l’animal, aux plantes, à la nature, ce que Michel Foucault disait du biopouvoir. J’ai donc travaillé sur l’écologie, les réserves naturelles et le zoo animalier comme formes de gestion de la vie. J’avais pris le zoo comme un dispositif de pouvoir, de gestion des corps, un peu comme une prison. A la fin seulement, je suis tombé sur quelque chose qui m’avait échappé : l’enjeu spectaculaire du zoo. Et, quand on essaie de voir l’actualité du zoo en tant que spectacle, on tombe sur la télé-réalité.

Vous refusez de parler de « dignité bafouée » à propos de télé-réalité.

Le premier sens du mot « dignité », c’est le statut social : « j’ai ma dignité, mon rang social ». La télé-réalité ne bafoue pas cette dignité-là. Elle produit des statuts, des modes de vie, ou en tout cas des images de modes de vie. Elle produit des dignités personnelles. Dans ces spectacles, on ne dit jamais : « Vous êtes un alcoolique et vous ne voulez pas vous en sortir » . On a au contraire la dignité de l’alcoolique qui s’en est sorti, celle du syndicaliste venu défendre sa cause.

Il y a aussi la dignité humaine. Depuis Kant (au moins) existe l’idée selon laquelle on ne doit pas considérer un individu comme un moyen mais comme une fin en soi. Mais l’idée qu’on se fait de la dignité humaine contient toujours en même temps le statut social, lequel implique des contraintes qui n’ont rien d’absolu ni de naturel. Ceux qui critiquent le Loft en réclamant le respect de la dignité humaine réclament en fait le respect d’un statut, celui d’un homme socialement défini. Ça donne une bouillie humaniste qui ne nous aide pas à avoir une réaction intelligente sur ce type de spectacle. De plus, qu’est-ce qu’on va faire ? Dire : « Traitez-nous comme des hommes » ? A ce moment-là, à l’usine aussi, il faudrait le dire. Il faudrait le dire partout. Ce n’est pas spécifique. C’est hors sujet.

Pour moi, le problème spécifique est un problème éthique, au sens de l’autonomie de l’êthos (du caractère), l’autonomie de soi. Tout le problème de la mise en scène de soi, c’est le désir de faire que son rapport à soi s’ intègre dans ce lien social spectaculaire, le désir d’être un « type ».

Des zoos humains à la télé-réalité, qu’est-ce qui a changé entre ceux qui regardent et ceux qui sont regardés ?

Dans les zoos humains, on prend du sauvage en le digérant. Ce n’est pas le grand Autre, le sauvage qu’on rencontre dans la brousse et dont on ne sait pas s’il va être gentil ou méchant, mais quand même. Le zoo humain colonial était un dispositif qui cherchait à digérer l’altérité. Maintenant, on digère une image du même. On reprend la domestication sociale de gens déjà domestiqués. Ces spectacles ont toujours vocation à digérer l’altérité, mais comme l’altérité au sens où il y avait des sauvages et des continents quasi inexplorés au XIXe n’existe plus, ils brassent du même.

Où est donc l’altérité aujourd’hui ?

Il n’y a plus d’altérité en face. Il existe de l’altérité intestine, microscopique, mais pas d’altérité en face. Quand on nous montre des régions du monde un peu inconnues, il y a de cet effet zoo, mais ce n’est plus du tout la même chose. C’est comme les monstres. Aujourd’hui, même les monstres sont digérés, ils ne suscitent plus la terreur. Tueurs en série ou terroristes sont fabriqués et désignés comme des monstres, mais en même temps on les digère.

Il y a dans notre société une très forte volonté de digestion. A peine apparue, la micro-altérité est déjà digérée. Cette impossibilité de sortir du jeu, beaucoup la ressentent. On est toujours récupéré dans un stéréotype, dans une mode, toujours utile d’une manière ou d’une autre. En ce sens, Ben Laden est très utile : la société l’a récupéré. La véritable altérité, c’est ce qui ne sert à rien, ce qui n’est pas intégrable.

Quel est l’effet de ces émissions ?

D’abord, cette puissance à produire ce cercle fermé, d’une réalité spectaculaire à un spectacle de la réalité et inversement. Et puis, elles intensifient la domestication sociale, font qu’il n’y a pas d’inédit, que rien de nouveau n’apparaît. Il arrive des péripéties du même, mais pas d’inédit. Face à ce dispositif, rien de nouveau ne peut subsister dans sa nouveauté. Il n’y a pas d’inutilisable.

Y a-t-il eu des moments où existait de l’inutilisable ? Au moment de la découverte du continent américain, c’est évident, une altérité non digérée a existé pendant un moment. Pendant les explosions révolutionnaires aussi. Mais la spécificité de dispositifs comme la télé-réalité est leur capacité à réduire à quasiment rien, éventuellement à rien, le temps où la nouveauté réussit à se maintenir. Leur capacité à saisir la nouveauté avant même qu’elle soit perceptible.

(1) Qui a déjà publié Histoire politique du barbelé (La Fabrique, 1999).

article de Libération du jeudi 13 juin 2002 – http://www.liberation.fr

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