Le désir d’insécurité par Valérie Marange

JOURNÉES 2002 (AVANT-PROPOS) Le désir d’insécurité

L’insécurité et son « sentiment », mis au centre de l’attention depuis le rapport Peyrefitte de 1979, sont l’objet d’une fabrication.

Fabrication des affects et des jugements, des découpages de problèmes, qui la font apparaître à bien des égards comme un faux problème : un masque pour les affects du racisme ou du rejet de l’altérité en général, un masque pour le développement de sociétés de contrôle faisant proliférer les peurs.
Mais elle est aussi l’expression d’une société abandonnique où l’exposition au risque vital est le véritable opérateur d’un partage des populations et individus, qu’il dresse les uns contre les autres, défaisant toutes les trames de la responsabilité réciproque et de l’hospitalité.

Insécurisation générale prônée au nom d’une « société du risque » qui est aussi celle des dangers, quoiqu’ en dise F. Ewald : « dangereux » pour le ministre de la sécurité intérieure, « riscophobes » pour celui de la sécurité sociale, ce sont bien les mêmes populations qui sont désignées à l’opprobre, livrées à un jugement vital.
Quant aux « riscophiles » contraints au « travail indépendant », faut-il s’étonner qu’ils ne voient plus de sens au projet redistributeur du Welfare State, et réclament leur part de la dérégulation sous forme de baisse d’impôts ou de suppression de charges, en même temps que la protection policière de leurs territoires privés ? (1)

Justification repoussoir d’une entrée de plus en plus nette dans l’État d’exception, l’insécurité est aussi objet de désir et de spéculation : désir de police contre les ennemis de la sécurité (ou « terroriser les terroristes », et même les collégiens incivils) ; mais aussi pari sur l’insécurité des autres pour garantir la sienne propre – avec les fonds de pension par exemple - ; ou encore jeux suicidaires – meurtriers avec la perspective catastrophique – de Richard Durn à Jean Marie Messier, haine de soi et du monde.

L’insécurité est effet d’imaginaire mais aussi de réel, la violence kamikaze comme celle du vote raciste en représentant des pointes extrêmes, véritables trous noirs de la subjectivité.
Mais on pourrait aussi évoquer les clochards, les dépressions dans les services publics et de communication, le harcèlement ou le cynisme que Loft story ou Catherine Millet offrent en modèle de socialité, ou encore le fantasme du « zéro » :
zéro tolérance, risque zéro, où la psychanalyse pourrait trouver des figures de la pulsion de mort – version agressive et/ou version dépressive.

L’insécurisation est générale, transcendant l’opposition des quartiers fortifiés et des quartiers d’exil. Elle se fait aussi réciproque, immanente aux relations sociales, à la normativité quotidienne.
La montée des problématiques du harcèlement au travail ou de la violence dans les lieux d’éducation, la prolifération des conflits judiciaires, témoignent de cette transformation en profondeur du jeu classique de la stigmatisation ou gouvernement des comportements.

La mondialisation, qui potentiellement ouvre un jeu de coopération tolérante telle que l’imaginait Tarde, s’emballe dans le jeu du jugement ou de la police d’autrui, d’un atermoiement illimité où chacun, même Loana ou Jean Marie Messier, vivra désormais au gré de la délation et de la disqualification, de l’humeur et de la rumeur, d’un marché des valeurs – économiques, vitales et morales – toujours plus fluctuant. (2)

Risque inégalement réparti, sans doute, mais qui plonge dans la peur, et à juste raison si l’on voit la situation argentine ou le sort des salariés d’Enron, les parvenus comme les appauvris, les personnels qui gèrent la pauvreté comme leur clientèle, les profs comme les élèves.
Les relations entre pairs n’échappent pas à cette dégradation, qui est poussée à l’extrême dans les techniques de management, mais aussi constamment modélisée par les mass media, la production policière ou pornographique, qui mettent en scène des relations de médisance, de malveillance, d’objectivation et d’exclusion de l’autre.

Entre envie et mépris, haine et cynisme, terreur et apathie, on est en pleine subversion civilisée, eut dit Fourier, où la société défait ce qu’elle prétend construire, et qu’exprimait le mot d’ordre de fraternité.

Dans cet effritement des hospitalités, des amitiés ou du moins d’une certaine égalité de regard n’impliquant pas a priori projection négative sur autrui, prolifèrent ce que Félix Guattari appelait les microfascismes, les nuisances à la petite semaine, de proximité comme on dit aujourd’hui, ou des basses oeuvres.

Toujours les pouvoirs se méfient de l’amitié. Faut-il, pour comprendre une telle déliquescence des rapports sociaux invoquer une pulsion fondamentale, comme le fit Freud en 1915 ?
En tous cas il s’agirait de réinterroger ici, après Freud, La Boétie, Nietszche, Reich ou Kierkegaard, ce point où le désir désire ne plus être, se sépare de ce qu’il peut, et fait pièce avec la machine répressive : point du nihilisme, du désespoir où s’abolit la dimension affirmative du désir, et se dissout l’articulation fini-infini, utopie et pragmatique.

Il s’agirait aussi d’interroger les micro-articulations qui lient le désir à la machine répressive : le repli sur la famille « normale » comme creuset de modélisation, sur un habitus de consommation et des stratégies de sécurisation indifférents à leurs conséquences, l’abandon de toute aspiration collective et créative au profit d’un égotisme désenchanté, le culte du manque et la « douce certitude du pire » (3), le goût de la querelle notamment dans les cercles intellectuels et politiques.

Sans doute, pour sortir du trou noir de l’insécurité générale, faut-il travailler au renouvellement des conditions de l’État social, sur le terrain du risque vital, comme nous y invitent depuis longtemps nos amis Negri, Scalzone, Moulier Boutang ou Guilloteau.
Mais quel désir portera l’idée, si juste soit-elle, d’un revenu d’existence pour tous sur cette planète, droit sans lequel la globalisation nous condamne à l’eugénisme social, et à la guerre ?
Comment déconnecter le désir de la loi du manque, et repérer en lui les forces de résistance dont nous avons besoin aujourd’hui ?

Car le désir n’est pas que désir d’abolition, condamné au fantasme impuissant. Bien au contraire, c’est un traceur pour les devenirs-autre, des devenirs-soi aussi.
Il faut apprendre à écouter pour transformer en force créatrice la cruauté des jours, inventer des machines alternatives à la dépression.

Certaines de ces alternatives existent dans les mouvements, mais aussi dans la clinique, le travail social, l’action culturelle, la vie associative et toutes sortes de pratiques communautaires au sens latino-américain du terme, qui tentent de réinventer le quotidien, de l’habitat au travail, de la santé à la familialité.

Il nous faut les inventorier, leur donner la parole et les aider à ne pas s’isoler, à renouveler leurs modes d’échanges, les soutenir physiquement et financièrement.

Mais aussi travailler en permanence transversalement à une « résistance de fond » (4), théorique et éthique, qui ne se contente ni des bons sentiments, ni de la vocifération anti-fasciste, mais travaille nos manières d’être et de faire, de vivre. Chimères ou barbarie, encore…

Valérie Marange

1. Si le vote « ouvrier » pour le FN a été maintes fois souligné voire monté en épingle, de nombreuses études font apparaître un noyau dur de ce vote chez les nouveaux « travailleurs indépendants ». C’est d’autre part dans les zones périurbaines pavillonaires, de la région marseillaise mais aussi de l’Oise ou de la Seine et Marne que ce vote atteint des sommets à plus de 40 %.

2. C’est dans cette instabilisation globale de la place ou valeur de chacun que Durkheim voyait la source de l’anomie. En fait, il y a dévaluation de la vie, en même temps que cesse de se poser la question véritablement démocratique selon Rancière, à savoir celle de la part des « sans part ».

3. Selon les mots de Miguel Bennassayag il y a une dizaine d’années.

4. Comme l’écrivait dans les colonnes de Chimères n° 29 Lucien Bonnafé au sujet du philosophe, médecin et résistant Georges Canguilhem, adversaire théorique de l’eugénisme qui forma Deleuze et Foucault, parmi d’autres.

Valérie Marange – http://www.revue-chimeres.org – source : Algérie Action Culture

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